Edito de la quinzaine

Edito : De la solitude à la sollicitude : un regard chrétien

Pour ne pas vivre seul…

Qui ne connaît, dans son voisinage, une personne discrète, peu bruyante, ne recevant jamais de visites ? Une de ces personnes, jeunes ou vieilles, dont la solitude est désormais le pain quotidien, tandis qu’autour d’elles la vie bat son plein, comme un douloureux contraste, au rythme des soirées, rencontres, réunions de familles ?

Qu’elle soit d’origine familiale, professionnelle, ou fruit d’une série de circonstances malheureuses, la solitude non choisie n’a jamais été aussi répandue, en cette époque où les liens sociaux se distendent et les occasions de nouer de vraies relations d’amitié ou d’affection, pourtant facilitées par les réseaux sociaux internet, semblent se raréfier. Là se trouve sans doute le paradoxe : alors que d’un clic, il semble possible de se faire des ‘amis’ virtuels derrière l’écran de son ordinateur, le vis-à-vis réel ne va plus de soi, comme si la spontanéité et la confiance avaient perdu de leur innocence originelle.

« Il n’est pas bon que l’humain soit isolé » (Livre de la Genèse)

Aujourd’hui, alors qu’il est de bon ton de plaindre les esseulés (chômeurs coupés de leur famille, personnes âgées, adultes actifs vivant un douloureux célibat non-choisi, étudiants provisoirement mais parfois longtemps loin des leurs à cause de leur formation), personnes âgées vivant encore dans leur domicile, etc…), il n’a jamais été si simple de combler le sentiment de solitude : les bruits de musique ou de télévision se superposent à ceux des ordinateurs, bref si le ‘sentiment de solitude’, qui peut, lui, toucher à peu près tout être humain, qu’il soit ou non bien inséré dans un réseau relationnel, peut être facilement atténué ou anesthésié, il est facile de s’enfermer dans une ‘bulle d’isolement’, sans les autres. Bref, il semble que la solitude ait changé de forme.

Si l’homme est un être relationnel, comme l’affirme le livre biblique de la Genèse, tout ce qui contribue à le couper des autres est néfaste, et potentiellement source de déshumanisation. A chaque page, ce grand récit de l’histoire croyante ne cesse de redire que la parole, le dialogue, sont l’expression de la dignité humaine et de sa vocation intrinsèque.

La solitude ‘heureuse’

Mais le chrétien n’échappe pas à la condition humaine générale. Il connaît, lui aussi, la solitude. Mais pour lui, la solitude peut avoir une autre dimension. Elle peut prendre un sens, une signification. Elle n’est pas un malheur insupportable. Elle peut même devenir heureuse. « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde », affirme Jésus à ses disciples, et le chrétien tire de cette promesse une grande force intérieure. Dans ses choix d’engagement et dans sa prière personnelle, il se sait toujours seul mais jamais isolé, le silence est pour lui ‘habité’. « Difficile de voir le Christ au milieu de la foule », dit St Augustin, nous redisant aussi que Jésus lui-même, suprêmement l’homme de relations, a recherché la solitude pour se retrouver, pour prier. Ce même Christ qui disait à un disciple « va vers mes frères », pouvait aussi inviter à des moments de retrait du monde : « Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est là dans le lieu secret » (Mt 6.6), comme s’il n’était de ‘solitude heureuse’ qu’acceptée, assumée, constamment tournée vers les autres malgré tout. Comment faire de ma solitude une situation remplie de vie, de sollicitude et de fécondité ?

Voilà le questionnement que tout chrétien porte en lui, et sans doute un motif supplémentaire d’attention à ceux qui le vivent comme une épreuve. « C’est si difficile de tenir en étant seul ! Pourtant, c’est là la tâche », Soren Kierkegaard ; pour ce philosophe danois, vivant à l’époque romantique, faire des choix, c’est être seul face à soi-même. La solitude, selon lui, peut être une force, si elle est vécue comme une mise à l’écart des habitudes et du conformisme.

P. Emeric

La Grande Assemblée complète : La Grande Assemblée des 17 et 24 février 2019